Le style graphique de Morris

Un internaute nous écrit

Un style d’une simplicité étonnante

Par Olivier Donge

Morris a toujours fait preuve d’une intelligence hors-pair sur un plan stylistique, avec beaucoup d’audace, d’innovations et d’astuces qui n’appartenaient qu’à lui. Comme le disait Franquin, il y avait chez lui une part de désinvolture voire d’absence de « scrupules graphiques » que ne peuvent se permettre que les tout grands dessinateurs. Si on s’attarde sur chaque case de Lucky Luke, c’est étonnant le nombre d’imperfections, de faux trait, d’inachèvement, presque parfois de « bâclages » remarquablement assumés et intégrés. Ainsi, si on prend la case de la page 17 des « Dalton se rachètent » où Jack fait traverser les écoliers, c’est inouï ce que Morris s’est « envoyé » ses gamins en quelques traits.

Logique imparable dans la mise en scène

Pourtant, il savait parfaitement dessiner les enfants, comme il l’a prouvé dans des illustrations plus réalistes ; mais puisqu’il se savait parfaitement apte à ça, qu’avait-il effectivement besoin de le prouver une fois de plus dans cette petite scène anecdotique et sans implications pour la suite du récit ? Non, il a préféré sans tenir au »concept » minimum, à l’idée-même et universelle du « groupe d’écoliers » : quelques silhouettes de gabarit différent, une ardoise sous le bras, un noeud dans les cheveux des fillettes, et l’on identifie du premier coup d’oeil un groupe d’écoliers traversant ! Tout paraît si simple avec Morris… Ceci est fascinant, il faut être terriblement sûr de sa force et de son bagage graphique pour travailler et créer dans cet état d’esprit. Chez Morris tout n’était qu’astuce, raccourcis, épure, clarté et logique imparable dans ses mises en scène.

Très cinématographique

On l’a toujours dit très cinématographique, ce qui est vrai. Mais en même temps, il ramenait toujours ça dans les codes spécifiques du dessin et de la BD, qui faisait que ses planches pouvaient être très belles en soi, même en restant dans le moule « gaufrier » classique. J’ai toujours adoré ses découpages, qui s’apparentaient à du montage filmique. En particulier, cette manière qu’il avait d’illustrer certaines scènes à deux points de vue « caméra » alternés, ce qui donnait un rythme et une élégance incomparable à la lecture de ses pages. Ainsi, page 17 de « À l’ombre des Derricks » : Luke, appuyé contre un poteau, regarde la bande à Blunt entrer dans l’hôtel d’en face ; case suivante, petit dialogue entre Blunt et l’hôtelier ; et case finale, retour à la « caméra n°1 » (qui n’a pas bougé d’un poil), pour montrer les conséquences du dialogue précédent. (à noter comme Morris s’est limité au concept « clients d’hôtel s’enfuyant » sans fioritures: petites tenues, chapeau sur la tête et valise à la main) Clarté, logique et dynamisme qu’on retrouve page 25 de « sur la piste des Daltons ». La courte scène (sans cadre) avec Rantanplan est remarquable : il freine, réfléchit, bondit illuminé, puis reprend sa course. Ces quatre dessins sont quasiment conçus et pensés dans une rythmique de dessins animés: en passant de l’un à l’autre, on a véritablement une illusion de mouvement.